FIN 2009: Collège Daudet de Draveil


Comme les années passées, à la demande du collège Alphonse Daudet de Draveil, 2 classes de 3ème sont venues accompagnées de leurs professeurs Mmes Breton et Bisson .
Quatre de ces élèves font le concours national de la Résistance. Le témoin, notre ami Gabriel Benichou était leur  interlocuteur. Ci-dessous le travail de ces jeunes, et leur photo entourant M. Bénichou.          

Cher Monsieur Tinader,

Nous avons été très surprises, nos élèves n'ont jamais travaillé aussi vite : 2 m'ont rendu leur travail lundi matin et les 2 autres cet après midi par mail.

D'ailleurs tous les élèves de la classe ont été très interessés par l'intervention de Monsieur Benichou et ont suivi ce matin tous les journaux qui parlaient du 65ème anniversaire de la libération d'Auschwitz. Ils sont très motivés cette année.

Voici donc la synthèse commune. Avec tous nos remerciements.

En ce 65ème anniversaire de la libération du camp d’Auschwitz, les élèves de 3ème du collège Daudet de Draveil, dans le cadre de leur projet pédagogique Non à l’Indifférence, ont voulu ne pas oublier que la date du 27 janvier était devenue la journée  internationale de la mémoire des victimes de  l’Holocauste et de la prévention des crimes contre l’humanité. Ils ont eu l’honneur de rencontrer dans les locaux de l’AFMA de Drancy, Monsieur Gabriel Bénichou, un ancien déporté qui a survécu à l’enfer concentrationnaire de 3 camps : Auschwitz,  Varsovie et  Dachau ainsi qu’à 2 marches de la mort.

Quatre élèves, Jérémy, Chloé, Laurianne, Maeva racontent…

Notre témoin Mr Bénichou, au centre

« Je suis né  le 15 décembre 1926 à Tlemcen, sous-préfecture d’Oran, en Algérie, département français à l’époque. J’ai vécu une enfance heureuse et agréable, dans un milieu Juif plutôt aisé, au sein d’une famille dont l’origine algérienne remontait déjà à plusieurs générations.

En 1941, les lois antisémites de Vichy sont les mêmes en Algérie qu’en métropole : presque tous les élèves juifs ne sont plus acceptés dans  les écoles, excepté un très faible numérus clausus. Comme mon frère David et moi-même désirons vraiment poursuivre nos études, notre sœur aînée, qui vit à Marseille avec son mari, réussit à nous faire admettre au lycée St Charles, en internat. L’année se passe plutôt bien en dehors des problèmes de restrictions dus à la guerre, nous allons chez notre sœur le jeudi et le week-end, mon frère obtient son bac, et je réussis mon année scolaire sauf une épreuve d’anglais que j’ai à repasser à la  rentrée.

Fin 1942, la vie quotidienne change à Marseille car le débarquement anglo-américain en Afrique du nord entraîne en représailles l’occupation de la zone sud. La situation devient encore plus difficile, en janvier 1943, après la rafle du vieux port (tous les Juifs raflés seront gazés à Sobidor).

Pour échapper à l’arrestation, je ne sors pas du lycée, même le jeudi et le dimanche, à la grande surprise des pions qui ne comprennent pas pourquoi je reste au lycée alors que je ne suis pas puni. Mais comme le calme semble revenir, le 8 avril, je me décide enfin à aller chez  ma sœur que je n’avais pas vue depuis plusieurs semaines. Au beau milieu du repas, on sonne à la porte… c’est la Gestapo ! Je suis arrêté avec ma sœur et mon beau-frère, conduit à la prison St Pierre où nous sommes jetés dans une pièce obscure où se trouvent d’autres raflés allongés sur des bottes de paille. Le lendemain, un Allemand nous demande de lui remettre tous nos objets de valeur, que nous ne  reverrons plus, évidemment… et ne nous donne aucune explication sur les motifs de notre arrestation.

Nous sommes ensuite transférés dans la région parisienne à la prison de la Santé puis, le 23 Avril, à Drancy, dans « la Cité de la Muette », un HLM en construction transformé en camp de transit. Les cloisons entre appartements ne sont pas encore construites et les grandes salles remplies de lits font office de dortoirs. Nous sommes gardés par des policiers français que nous voyons peu. Mais tout change quand les Allemands prennent la direction du camp : nous sommes obligés de travailler (je deviens peintre en bâtiment), nous  n’avons plus le droit de recevoir de colis ni de courrier… et le rythme des convois de déportation s’accélère.

Je suis déporté le 18 Juillet 1943 par le 1er convoi partant directement de la gare de Bobigny. Après le discours d’un officier SS qui nous explique la chance que nous avons d’aller travailler tranquillement en Allemagne alors que les jeunes Allemands se battent à Stalingrad, nous sommes enfermés dans des wagons « 40 hommes, 8 chevaux » et arrivons à Auschwitz Birkenau  trois jours plus tard. Nous ne savons pas que nous sommes dans un camp d’extermination ! Très fatigué par le voyage, je me dirige spontanément vers les camions qu’on nous propose à la descente du train. Heureusement, mon beau frère me retient. Nous apprendrons le lendemain que ces camions menaient directement à la chambre à gaz tous ceux qui y étaient montés.

Dans cet immense camp divisé en trois parties elles-mêmes subdivisées en sous-camps isolés par des barbelés électrifiés et surveillés par des SS depuis des miradors, on nous fait d’abord entrer dans une baraque où nous devons nous déshabiller, où nous sommes tondus, badigeonnés de désinfectant, douchés avant qu’on ne nous donne d’autres vêtements et une paire de sabots que nous devons surtout ne pas perdre. Quelle n’est pas notre surprise d’entendre les coiffeurs nous prévenir, en français, que nous sommes tombés en enfer et que nous ne pourrons pas survivre longtemps ! On nous distribue ensuite une gamelle de soupe que nous devons  laper comme des chiens mais nous ne pouvons avaler toute cette quantité de liquide. Notre surveillant se jette aussitôt sur les restes et lèche le fond de la gamelle. Peu de temps après, j’accomplirai les mêmes gestes que « ce morfalou » ! Le lendemain, nous sommes tatoués et enregistrés. Je déclare avoir 15 ans (au lieu de 16), espérant ainsi obtenir un peu de clémence de la part des SS. Je ne savais pas que tous les moins de 15 ans et les plus de 50 ans étaient systématiquement gazés !  Après quelques jours de quarantaine, nous sommes affectés au camp de travail. Le block où nous logeons est une grande baraque avec de chaque côté des châlits de trois étages assez larges pour contenir cinq hommes. Le matin, nous sommes réveillés très tôt pour l’appel, puis nous partons au travail. Nous devons transporter de grands panneaux en bois, ce qui n’est pas évident quand on ne comprend pas les ordres en allemand. Mais notre plus grand motif d’inquiétude, ce  sont «  les sélections ». Des rumeurs contradictoires circulent et nous ne savons jamais si c’est pour la chambre à gaz ou un autre kommando de travail. C’est pourquoi lorsque le médecin SS passe devant nous, je bombe le torse et lève le menton pour paraître en bonne santé.   

En octobre 1943, je suis sélectionné pour partir à Varsovie, juste après l’insurrection du ghetto réprimée par les SS. Dans ce nouveau camp de concentration construit un mois plus tôt par des déportés grecs, notre travail est de déblayer les ruines et de récupérer tout ce qui peut l’être dans les décombres des appartements, des caves… Même les briques sont  nettoyées puis envoyées en Allemagne ! Je vais rester presque un an dans ce camp où j’ai vraiment pensé mourir avant d’être libéré car j’ai eu le typhus !

Un jour, en août 1944, nous entendons des coups de canons.  Nous savons que ce sont les Russes qui se rapprochent. Nous souhaitons, naïvement, qu’une bombe tombe sur le camp afin de pouvoir nous échapper. Mais notre vœu n’est pas exaucé. Le lendemain, les Allemands rassemblent tous les déportés. Nous sommes environ 5000.  Nous partons à pied, en colonnes par cinq : c’est la première marche de la mort sur le plan chronologique (la plus connue étant celle d’Auschwitz). Ceux qui s’arrêtent sont abattus d’une balle dans la tête et  leur cadavre est laissé sur place. Nous marchons environ 150 kilomètres jusqu’à Kutno où nous sommes entassés à quatre-vingts par wagon. Les Allemands ne savent pas quoi faire de nous et nous restons trois jours sans manger ni boire. En ce mois d’août, en pleine chaleur, l’absence d’eau est intenable et nous en arrivons à boire notre urine ! 

Nous partons enfin à Dachau où nous ne restons que quelques semaines avant d’être envoyés dans des camps satellites réservés aux Juifs : Kauffering où je suis affecté dans un kommando de bûcherons, puis, en Novembre 1944 Landsberg où je construis les cheminées des blocks, puis deviens maçon et enfin infirmier. Nous sommes en hiver et dans cette région au climat continental, le froid est terrible !

Vers le 15 avril 1945, nous entendons à nouveau des bombardements et des coups de canons, cette fois, ce sont les Américains. Aussitôt, les Allemands, après  nous avoir  obligés à assister à une pendaison pour nous impressionner, nous reconduisent à Dachau. Comme tout est ouvert, nous prenons dans les cuisines toute la nourriture que nous pouvons et dans les réserves des vêtements civils sans que personne n’intervienne. Le lendemain, les Allemands nous font quand même reprendre la route en colonnes par cinq : c’est ma 2ème marche de  la mort. Nous marchons je ne sais combien de temps et nous parcourons je ne sais combien de kilomètres ;  je ne me sens pas bien du tout avec tout ce que j’ai mangé la veille.

En nous réveillant, le 2 mai, nous nous rendons compte que les Allemands ont disparu. Nous rejoignons rapidement la route principale et voyons passer de drôles de voitures avec une étoile. Nous ne savions pas que c’étaient des jeeps américaines ! Dans une petite ville, des prisonniers de guerre français nous hébergent dans une école qu’ils avaient réquisitionnée. C’est là que j’ai une épouvantable dysenterie au point que je charge un ami d’informer mes parents que je suis mort, mais libre ! Je finis pourtant par me rétablir, nous partons pour Munich, et sommes enfin rapatriés en France via Sarrebourg.

Dès notre arrivée à Paris en Juin 1945, nous sommes accueillis à  l’hôtel Lutetia. Nous y recevons des soins et une aide matérielle. Par miracle, j’y retrouve dès le lendemain mon beau-frère qui y est médecin depuis son retour des camps. Par contre, nous espérerons longtemps le retour de ma sœur tout en ayant conscience qu’il s’agirait d’un miracle.

Un jour, mon frère David, cantonné à cette date en Bavière, après avoir été mobilisé en Algérie dans la 9ème Division d’Infanterie coloniale du général Delattre de Tassigny, arrive lui aussi à Paris. Il me pousse à repartir en Algérie pour revoir mes parents.

Tout le monde m’attend avec joie et émotion à Tlemcen. Mais bientôt, je me rends compte que personne ne peut comprendre ce que j’ai vécu et que personne n’a entendu parler des camps, même certains militaires ! Tout ce que j’aurais pu dire était tellement invraisemblable que l’on m’aurait pris pour un affabulateur. Comment dire l’indicible quand on est un survivant ? Comme je le dis souvent : « Les oreilles étaient fermées, les bouches se sont tues ». Pendant vingt ans, j’ai rêvé tous les soirs que je retournais à Auschwitz ! C’est ma femme qui m’a aidé à sortir de l’enfer concentrationnaire. Quelques années plus tard, je suis retourné sur ces lieux de  souffrance avec elle. Cela a été un exorcisme ! Je peux maintenant raconter le passé. Ce sont mes petits-enfants qui m’ont poussé à témoigner sur la Shoah  lorsque, en 3ème,   ils ont étudié la deuxième guerre mondiale, et je continue à œuvrer pour le devoir de mémoire ».

Madame Claire Bisson et Madame Françoise Breton, professeurs au collège Daudet