Imprimer

C’était un jeudi, le 16 juillet 1942. Une journée qui s’annonçait ensoleillée mais ce fut un jeudi noir pour tant de familles juives.

En moins de quarante-huit heures, de quatre heures du matin, le 16 juillet, jusqu'au lendemain, le 17 juillet à treize heures la police a arrêté 12 884 Juifs à Paris et en banlieue. Pendant cette rafle du Vél' d'Hiv, ont même été arrêtés des hommes de plus de 60 ans des malades, des femmes (5802) et des enfants de moins de 16 ans (4051 enfants)

Une opération d'une telle ampleur a été nécessairement longuement préparée. Il faut souligner à cet effet que 9 000 fonctionnaires français (parmi eux 4 000 policiers) ont été mobilisés pour cette rafle baptisée « opération vent printanier ». À cette occasion, on a retiré d’un fichier de la préfecture de police (le fichier « Tulard » 27 000 fiches de juifs, de manière à pouvoir distribuer ces fiches aux équipes policières chargées des arrestations. L'opération, sans précédent dans les annales policières françaises, a été conçue à l'initiative des occupants. Elle a été menée toutefois, de bout en bout, sous les ordres de Pétain, Laval, Bousquet et de la hiérarchie administrative et policière de l'État français.

Je voudrais replacer la tragédie de ma famille dans le contexte de cette période.

Le 21 juin 1941 un décret signé par Pétain, enleva la nationalité française de mon grand-père qui redevint Polonais. Ma grand-mère, mon père et son frère tous trois nés en France, devinrent apatrides et futures victimes de la rafle du 16 juillet 1942.

Dès l’aube, au domicile de mes grands-parents, près de la Bastille, deux policiers français, un inspecteur et l’autre en uniforme cognèrent à la porte vers 5 heures du matin avec pour ordre de les arrêter ainsi que mon père et son frère Maurice.

Tandis que le policier en uniforme montait arrêter une autre famille, l’inspecteur finit par céder aux supplications de ma grand-mère et laissa mon père s’échapper. Pour son frère âgé de plus de 16 ans, il refusa craignant les réactions de son collègue qu’il ne connaissait pas.

Mes grands-parents et Maurice furent conduits dans une école et avec d’autres, embarqués dans des autobus pour le camp de Drancy. Les familles dont les enfants avaient moins de 16 ans furent conduites au Vel d’Hiv, avant d’être transférées dans les camps du Loiret, Pithiviers et Beaune-la-Rolande.

Trois jours plus tard, le 19 juillet 1942, Maurice fit partie du convoi n°7 de 999 personnes. A son arrivée à Auschwitz, après sélection, 375 seront gazés, 504 hommes et 121 femmes seront immatriculés. En 1945 il y aura 17 survivants.

Au début, les nazis comptabilisaient les décès de ceux qui avaient été immatriculés. Ensuite, ils cessèrent pour ne pas laisser des traces de leurs crimes tout en sachant que ceux qui étaient victimes de la sélection à l’arrivée des convois n’étaient pas non plus comptabilisés.

Du train qui l’emmenait par cette voie ferrée vers l’Est, destination inconnue, Maurice écrit sur une petite feuille de papier, une lettre qui était destinée à mon père, en fait griffonnée au verso d’une punition scolaire sur un papier d’écolier.

Que disait Maurice dans ce court message ? Maurice donnait des nouvelles de ses parents encore à Drancy et terminait ainsi : « j’espère que nous nous reverrons un jour, ton frère qui ne t’oublie pas ».

Alors que le convoi passe à hauteur de Fossoy, Maurice glisse la lettre par un interstice, notant : Je remercie mille fois la personne qui pourra faire parvenir ce mot à l’adresse suivante, il signait un jeune de 16 ans qui écrit à son frère de 11 ans ».

Ce même jour, les époux Carron qui se trouvaient à proximité de la voie ferrée, écrivirent à mon père « C’est par hasard que nous nous trouvions dans un champ au moment où passait un train, des jeunes nous ont fait signe …l’un d’eux a lancé cette lettre que nous nous empressons de renvoyer…pour nous rassurer soyez aimable de nous prévenir au reçu de la lettre…

Pauline Carron, prend un grand risque en renvoyant la lettre et en indiquant au dos sa propre adresse.

Les époux Carron avaient saisi toute l’importance des messages et par leur geste exprimaient leur sympathie agissante face au drame cruel qui frappait les familles juives.

Maurice ignorait le sort qui l’attendait. Il fut porté décédé selon les bourreaux nazis le 28 septembre 1942 soit 10 semaines après son message. Un sort identique attendait mes grands-parents déportés par le convoi n°9 du 22 juillet, ma grand-mère décédée le 8 août 1942 soit deux semaines après son arrivée à Auschwitz, elle avait 51 ans, mon grand- père décédé le 3 septembre soit 6 semaines après, il avait 49 ans.

Mon père avait presque 12 ans. Jusqu’à la Libération il lui fallut échapper aux rafles toujours menaçantes. Le port de l’étoile jaune vous désignait comme une proie pour la police. En 1945, mon père dut se rendre à l’évidence, aucun des siens ne reviendrait.

En 1990, de retour d’un pèlerinage à Auschwitz c’est parmi la foule de 200 000 participants lors de la manifestation parisienne contre la profanation du cimetière de Carpentras, que mon père va croiser un ancien déporté François Xavier Estruch qui habite Château Thierry. C’est lui l’homme providentiel qui va retrouver les époux Carron qui envoyèrent à mon père la lettre de son frère.

C’est grâce à François Estruch et à Marcel Mercier ancien maire de Fossoy qu’auront lieu ce qu’on a appelé »les retrouvailles de l’histoire » entre Pauline Carron et mon père.

Ces deux hommes d’exception trop tôt disparus, Marcel Mercier en 1998, François Estruch en 2000, aidés par Dominique Jourdain maire de Château Thierry décidèrent d’ériger en 1990 cette stèle de mémoire inaugurée le 19 juillet 1990, afin d’unir dans l’hommage le sort de Maurice jeune adolescent de 16 ans mort en déportation parce que né juif et le geste courageux et de solidarité des époux Carron dans la nuit noire de l’occupation que traversait notre pays envahi par les Allemands.

Entre le 1er convoi du 27 mars 1942 et la fin 1942, plus de 42 000 Juifs vivant en France ont été déportés par 42 convois à destination d’Auschwitz pour y être assassinés dans les chambres à gaz et les fours crématoires. 811 reviendront des camps de la mort en 1945.

Le dernier convoi, celui du 31 juillet 1944, 19 jours avant l’arrivée de la division Leclerc qui allait libérer Paris, comprenait 1300 personnes dont 200 enfants, la plupart arrêtés entre le 21 et le 25 juillet dans les maisons d’enfants de la région parisienne par Alois Brunner le sinistre commandant du camp de Drancy. Le plus jeune enfant, Alain Blumberg né le 17 juillet à Drancy, un bébé âgé de 14 jours, fut déporté par ce convoi.

Victimes également de la répression des occupants nazis et de la politique de collaboration du Gouvernement de Vichy, 86.000 hommes et femmes : résistants, opposants politiques, otages, droits communs ont été déportés vers les camps de concentration à partir de Compiègne et de Romainville. Environ 35 000 sont morts dans les camps dont 1 500 en chambre à gaz.

Cette page ténébreuse de l’histoire de France est une tache indélébile. Ne l’oublions jamais!

En France, plus de 4 000 Justes ont été reconnus, honorés à ce jour, pour avoir au péril de leur vie, aidé des familles juives persécutées par l’occupant nazi.

Mais ils sont des milliers, inconnus comme les époux Carron, à avoir eu à un moment donné le geste de solidarité qui permet de ne pas douter de l’être humain. Et c’est l’honneur de Fossoy d’avoir voulu rendre cet hommage dès 1990.

Chers amis, je ne veux pas conclure sans vous confier l’émotion qui étreignait mon père à chaque fois et sa fierté de se retrouver parmi vous au cœur de ce petit village de France pour rendre hommage à son frère innocent dont le destin fut interrompu brutalement à l’aube de ses 17 ans. C’est l’honneur de Fossoy, votre village, d’avoir voulu rendre cet hommage en érigeant cette stèle du souvenir dès 1990. D’ailleurs mon père faisait en quelque sorte partie de Fossoy, ayant reçu le diplôme de citoyen d’honneur.

Au-delà du souvenir transcrit sur la plaque apposée sur cette stèle, pour rappeler comme l’a dit Primo Levi ‘’ C'est arrivé et tout cela peut arriver de nouveau ’’, cette inscription est un message de vigilance. Oui, nous devons nous souvenir par devoir de mémoire mais aussi pour combattre le racisme, l’antisémitisme et la xénophobie.

Chers amis, depuis 31 ans, nous nous retrouvons au pied de cette stèle. Votre présence toujours aussi fidèle doit être interprétée comme un hommage à tous les déportés juifs de France, à tous les déportés par mesure de répression et autres victimes de la politique collaboratrice de l’Etat français avec l’occupant nazi.

Votre présence, cette permanence du souvenir, est aussi l’expression de votre foi en des valeurs qui permettent d’espérer de l’homme et de la validité du serment des déportés ‘’plus jamais ça!’’. De ce rendez-vous de la mémoire, nous y puiserons des certitudes et des forces pour transmettre le symbole que constitue le message gravé sur cette stèle. Merci à tous d’être venus toujours aussi nombreux.

Didier Celiset, à Fossoy, le 16 Juillet 2020